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Comment voient les animaux ? Le poulpe est daltonien mais voit les couleurs
Une crevette qui distingue seize couleurs primaires, un poulpe daltonien qui se camoufle parfaitement, un pigeon qui voit les ultraviolets. Tour d'horizon d'yeux radicalement différents du tien.

Tu as trois types de cĂŽnes dans la rĂ©tine â sensibles au bleu, au vert et au rouge. Toutes les couleurs que tu perçois viennent de la comparaison entre ces trois signaux.
C'est une solution parmi d'autres. Et pas forcément la meilleure.
đ Le paradoxe du poulpe
Le poulpe n'a qu'un seul type de photorécepteur. Au sens strict, il est totalement daltonien : incapable de comparer deux signaux, donc incapable de distinguer une couleur d'une autre.
Sauf qu'il change de couleur pour se fondre dans son environnement, avec une précision remarquable. Comment assortir une teinte qu'on ne voit pas ?
L'hypothĂšse la plus sĂ©duisante â proposĂ©e en 2016 et toujours dĂ©battue â repose sur l'aberration chromatique. Un Ćil ne focalise pas toutes les longueurs d'onde au mĂȘme endroit : le bleu converge un peu avant le rouge. Chez nous, c'est un dĂ©faut que le cerveau corrige.
Le poulpe l'exploiterait. Sa pupille en forme de W, trĂšs large, exagĂšre cette dispersion. En modifiant la position de son cristallin, il ferait la mise au point successivement sur diffĂ©rentes longueurs d'onde â et dĂ©duirait la couleur du rĂ©glage nĂ©cessaire pour obtenir une image nette.
Autrement dit : il ne verrait pas les couleurs, il les mesurerait. Une couleur reconstruite par la mise au point plutÎt que perçue directement.
đŠ La squille : seize canaux, et alors ?
La crevette-mante possÚde entre douze et seize types de photorécepteurs, contre trois chez nous. On en a longtemps déduit qu'elle percevait un univers chromatique inimaginable.
Les expériences ont douché cet enthousiasme. Testée sur sa capacité à distinguer des teintes proches, elle se révÚle moins performante que l'humain.
L'explication tenable est que son systĂšme ne fonctionne pas par comparaison, comme le nĂŽtre, mais par reconnaissance directe. Chaque canal rĂ©pond ou ne rĂ©pond pas, et le rĂ©sultat sert de code-barres immĂ©diat. Moins de finesse, beaucoup moins de calcul â un avantage rĂ©el pour un animal qui doit dĂ©cider en quelques millisecondes s'il frappe ou non.
Une architecture différente pour un compromis différent, pas une supériorité.
đïž Ce que voient les autres, et pas toi
Les oiseaux ont quatre types de cÎnes, dont un sensible aux ultraviolets. Beaucoup d'espÚces qui nous paraissent identiques mùle et femelle portent en réalité des motifs UV trÚs contrastés. Les rapaces suivent aussi les traces d'urine des rongeurs, qui réfléchissent les UV.
Les rennes voient dans l'UV, ce qui fait ressortir en sombre le lichen et la fourrure des prédateurs sur la neige, qui elle réfléchit tout.
Les abeilles voient l'UV et la polarisation de la lumiÚre. De nombreuses fleurs affichent des « pistes d'atterrissage » invisibles pour nous.
Les chiens n'ont que deux types de cÎnes : ils confondent le rouge et le vert. Une balle rouge sur une pelouse est, pour eux, presque invisible. Une balle bleue se repÚre instantanément.
Les serpents disposent de fossettes thermosensibles qui produisent une véritable image infrarouge, superposée à la vision normale.
đïž Et nous, dans tout ça
Notre vision des couleurs est un hĂ©ritage curieux. Nos ancĂȘtres mammifĂšres, longtemps nocturnes, avaient perdu deux des quatre types de cĂŽnes des reptiles. Les primates en ont rĂ©inventĂ© un troisiĂšme, par duplication d'un gĂšne existant â vraisemblablement pour repĂ©rer les fruits mĂ»rs et les jeunes pousses dans le feuillage.
Nous sommes donc des daltoniens réparés, avec une solution moins élégante que l'originale.
DĂ©tail savoureux : le daltonisme rouge-vert touche environ 8 % des hommes et 0,4 % des femmes, parce que les gĂšnes concernĂ©s sont portĂ©s par le chromosome X. Et une consĂ©quence de ce mĂȘme mĂ©canisme fait que certaines femmes porteuses pourraient possĂ©der quatre types de cĂŽnes fonctionnels. On appelle ça la tĂ©trachromatie, elle reste rare et difficile Ă dĂ©montrer.
đŻ Ce qu'il faut retenir
Il n'existe pas de « bonne » vision. Chaque Ćil est un compromis entre rĂ©solution, sensibilitĂ©, vitesse et coĂ»t Ă©nergĂ©tique, rĂ©glĂ© pour un mode de vie prĂ©cis.
L'aigle voit plus loin mais trÚs mal dans le noir. Le chat voit dans la pénombre mais distingue mal les détails. Nous avons une acuité remarquable en plein jour et une vision nocturne médiocre.
Le tien est rĂ©glĂ© pour un primate diurne, arboricole, qui a besoin de repĂ©rer un fruit mĂ»r Ă quelques mĂštres et de juger les distances entre deux branches. C'est exactement ce qu'il fait trĂšs bien â et c'est dĂ©jĂ beaucoup.
Envie de savoir ce que ton Ćil Ă toi fait de mieux ou de moins bien ? Un examen complet rĂ©pond Ă la question en vingt minutes. đïž



